C’est un match particulièrement attendu. Ce dimanche soir à Jean Bouin (21h05), le Stade Français Paris accueillera le Stade Rochelais en barrages de Top 14. Pour les Parisiens, il sera question de conjurer le mauvais sort et enfin remporter un match de phases finales depuis 2017 afin de rejoindre Montpellier et le dernier carré. Les Maritimes, eux, ont obtenu in extremis leur ticket dans les six, à la faveur d’une fin de saison en boulet de canon. Les partenaires de Nolan Le Garrec restent sur six victoires consécutives et essaieront de prolonger le plaisir.
Vous vous en doutez, logiquement, cet affrontement ne manquera pas de duels alléchants. On aurait pu logiquement s’attarder sur celui opposant deux talentueux ouvreurs français dans l’ombre des Jalibert et Ntamack. Louis Carbonel, auteur d’une saison XXL face au revenant Antoine Hastoy. Mais nous avons plutôt choisi celui du centre du terrain, entre deux profils différents mais indispensables à leurs équipes. D’un côté le Rochelais Semi Lagivala, de l’autre le Sud-Africain Jeremy Ward.
Lagivala, la bombe fidjienne a mis le Top 14 à ses pieds
Il incarne à la perfection la dynamique rochelaise. À l’image de son équipe, Semi Lagivala réalise une fin d’exercice tonitruante. Retour rapide en arrière. Formé à Nadi, le Fidjien débarque alors qu’il est à peine majeur au centre de formation du Stade Montois. Dès ses premiers pas en pro, le centre ou ailier impressionne dans les Landes et dévoile les prémices de son talent. Dans les travées de Boniface, on ne tarde pas à sécuriser le joyau jusqu’en 2026.
Problème ? Ses belles performances tapent dans l’œil d’écuries plus huppées. Le Stade Rochelais vient aux renseignements et, après de longues négociations, arrive à casser la dernière année de contrat de celui qui aura inscrit 8 essais en 28 rencontres dans les Landes. Montant total de l’opération ? Une indemnité de formation estimée à 225 000 euros plus une compensation financière pour la dernière année de contrat restante.
Semi Lagivala troque donc la tunique jaune et noire pour une autre, celle de La Rochelle. À Deflandre, le joueur à peine âgé de 23 ans à l’heure de l’écriture de ces lignes commence piano son aventure en Top 14. Il est parfois utilisé en 13, d’autres fois à l’aile, débute quelques matchs comme titulaire, d’autres sur le banc. Mais certaines de ses fulgurances laissent entrevoir un potentiel immense : “Vous n’avez vu qu’un quart de tout ce qu’il peut faire“, lâche-t-on alors au club. Il enchaîne, devient un pion essentiel de la formation maritime jusqu’à cette grosse blessure à la cheville survenue en novembre dernier à Toulon, qui le freine dans son ascension. “Pour Lagivala, je pense que c’est catastrophique. On doit encore confirmer ça, mais le médecin m’a dit que c’était sérieux“, souffle alors son manager Ronan O’Gara en conférence de presse.
Le polyvalent trois-quarts manque quatre mois de compétition et revient en mars dernier. Avant ce déclic contre l’UBB. Nous sommes le 18 avril. Aligné au centre de l’attaque, il inscrit un essai, fait parler ses indéniables qualités. Depuis ? Le jeune Fidjien n’est plus sorti du XV titulaire et a participé à toutes les rencontres de championnat, numéro 13 dans le dos. Ce retour comme titulaire coïncide avec la forme étincelante des Rochelais qui n’ont donc plus perdu suite à ce succès face aux Girondins.
Joueur athlétique (1,90m-94kg), Lagivala fait parler ses aptitudes de vitesse. Explosif sur les premiers mètres, puissant, dur à l’impact mais aussi technique, il réunit tout ce qui fait l’apanage des magiciens fidjiens. Dans des propos relayés par Sud Ouest, Nolan Le Garrec s’essayait même à une comparaison osée : “J’ai eu la chance de jouer avec Vakatawa et s’il continue, Semi peut s’en rapprocher. Il a des qualités exceptionnelles.” S’il s’illustre offensivement avec trois essais au cours de ses six dernières apparitions, il n’est pas avare d’efforts défensifs et lit parfaitement les attaques adverses. La semaine dernière, face au Stade Français, il a inscrit l’essai de la qualification au milieu de ses avants mais a surtout porté son équipe sur ses épaules pour lui faire décrocher une qualification inespérée. Deux grattages, cinq offloads, symboles de sa technique hors du commun, 102 mètres parcourus ballon en main, quatre défenseurs battus et sept plaquages réalisés. Des chiffres hallucinants qui témoignent de la nouvelle prise de pouvoir du Fidjien qui rêve secrètement d’équipe de France. Et qui devra encore une fois réaliser quelques tours de magie sur la pelouse de Jean Bouin dimanche pour hisser son équipe en demies.
Jeremy Ward : valeur sûre et fidélité
Car en face du fantasque joueur se trouvera l’une des valeurs sûres au poste depuis plusieurs saisons. Lui ? C’est Jeremy Ward. Même au milieu du marasme parisien l’an passé, le joueur de 30 ans n’a jamais lâché le navire. Ward ? On le présente plus. À l’été 2022, le Stade Français Paris cherche éperdument un centre pour remplacer le All Black Ngani Laumape et sa superstar Waisea Nayacalevu, partis coup sur coup la même année. Le nom de Francis Saili est murmuré, mais Gonzalo Quesada jette finalement son dévolu sur un joueur de 26 ans, inconnu au bataillon. De lui, que sait-on ? Qu’il se nomme Jeremy Ward, qu’il a roulé sa bosse au pays, d’abord aux Southern Kings, avant de faire la quasi-totalité de sa carrière aux Sharks. International des moins de 20 ans, il n’a jamais porté le maillot des Springboks.
Les supporters parisiens doutent et pourtant, ils vont immédiatement être rassurés. Dans un jeu privilégiant la dépossession et l’occupation, Ward se mue en capitaine de la défense, s’impose avec le numéro 13 et devient un leader des Soldats roses. Même si l’on vante ses immenses capacités défensives, il n’est pas en reste offensivement, inscrit six essais en Top 14 et participe au barrage perdu contre le Racing à domicile. Une première enthousiasmante qui va être poursuivie dès l’exercice suivant. Le natif de Port Elizabeth dispute 24 matchs toutes compétitions confondues, tous comme titulaire, et plante neuf essais en championnat. Parmi les meilleurs marqueurs, il fait partie des trois nominés pour le titre de joueur de l’année en Top 14, titre finalement remporté par Antoine Dupont. Deuxième avec Paris, il connaît la demi-finale encore perdue contre l’UBB. Surtout, dans les travées de Jean Bouin, il s’est définitivement affirmé comme un papa du vestiaire. Comportement irréprochable, personne attachante, il est même à plusieurs reprises désigné capitaine et n’hésite pas à élever la voix. Avec la tunique rose, Jeremy Ward a pris une toute nouvelle dimension.
La saison suivante est plus compliquée, le Stade Français manquant d’être relégué. Mais même en cas de scénario catastrophe, Ward avait prévu de rester, preuve de son attachement et de sa fidélité sans égale : “Nous sommes tous responsables de la situation actuelle du Stade Français. Je représente ce club et le suivrais où qu’il soit la saison prochaine. Je l’ai d’ailleurs dit aux dirigeants, récemment : quoi qu’il se passe, mon avenir est à Paris“, déclarait-il à l’époque pour Midi Olympique. Désormais lié au Stade Français jusqu’en 2029, Ward est reparti sur de bonnes bases depuis l’été dernier. Le Sud-Africain en est déjà à dix essais cette saison, dont le dernier en date contre La Rochelle ce week-end. Avec Tani Vili ou Noah Nene, deux joueurs aux profils similaires, il forme une paire de centres complémentaire. S’il n’est peut-être pas aussi spectaculaire qu’un Lagivala, il apporte un gage de sérénité et un leadership que n’a pour le moment pas le Rochelais. Certes, il possède moins de qualités d’appuis, de vitesse que l’ancien Montois. Mais Ward compense par un sens tactique et un gros QI rugby. Et des qualités offensives aussi sous-estimées, preuve de ses 31 essais au total depuis son arrivée dans la capitale.
Très dur sur l’homme, capable de marquer l’adversaire avec de sacrés plaquages, joueur ultra-complet, il s’est affirmé comme l’une des références au poste en France.
Une différence de style
Vous l’aurez donc compris, nous aurons droit ce dimanche à une opposition de style. D’un côté, un joueur qui marche sur l’eau, sûrement le meilleur centre du Top 14 actuellement : Semi Lagivala. Un artiste capable de débloquer un match sur un exploit individuel grâce à sa vélocité. De l’autre ? Un joueur plus complet, qui se fond parfaitement dans le collectif parisien, capable de faire jouer derrière lui et surtout, une appétence pour le combat qui apporte une assise défensive à toute l’équipe.
Difficile donc de donner l’avantage à l’un des deux. Nous aurons affaire à deux cadors du championnat. Et ce duel s’annonce explosif.